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  • VIDEO RAPT DE DANIEL MEUNIER

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    VIDÉO RAPT

    DE DANIEL MEUNIER

    (c) Daniel Meunier

     Vous pouvez écouter cette nouvelle, aussi, sur youtube en cliquant sur le lien : Video rapt

    Auguste Sauvage était né soixante années plus tôt. Une petite ville du sud est l'avait vu naître et grandir. De l'ancienneté de cette ville il aimait les escaliers aux marches inégales, les remparts et les tours du château fort.

    Bien souvent, le dimanche, avec sa femme et son chien, il gravissait les montées abruptes qui conduisaient au spectacle de la vieille demeure. Il chahutait passant d'une tour octogonale à une tour ronde privée d'escalier, et au risque de se rompre le cou, escaladait l'édifice faisant preuve de courage et de témérité non contrôlés.

    Mais ses pas l'amenaient, aussi, en compagnie de son fidèle ami, le golden retriever, le long des coudes de la Saône. Fleuve majestueux, autrefois visité par Jules César.

    Auguste s'asseyait à l'ombre d'un arbre, l'animal couché à ses pieds, et rêvassait regardant l'eau glisser sous la quille des péniches qui remontaient le cours d'eau, emmenant leur cargaison à destination.

    Tous les lundis d'été, l'admiration le poussait sur le chemin de halage, pour venir contempler "Le paquebot" la Princesse de Provence, qui venait libérer son flot de touristes en mal de dépaysement, avides de découvertes, sillonnant les rues étroites de l'antique capitale des Dombes.

    Auguste rêvait de prendre ce bateau. Il imaginait des plages désertes et des cocotiers à perte de vue. Les vagues venant lécher ses pieds... Protégé par un large chapeau de paille et d'une fine chemisette, contre l'ardent rayonnement du soleil.

    Il rêvait, aujourd'hui, plus que d'habitude. Mélancolique et distrait, le front bas, l’œil plissé d'une certaine amertume. Brisant le chien, n'était pas avec lui.

    Auguste humait l'air de la Saône, pas à pas avançant sur la berge. La Princesse était amarrée, mais il ne la voyait pas. Le brouillard n'enveloppait pas que le feluve, il s'était posé insidieusement dans sa tête ; un brouillard dense et opaque qu'un soleil de joie ne parvenait pas à dissiper.

    - Monsieur Sauvage Auguste, nous sommes fiers mes collaborateurs et moi-même, ainsi que tous vos collègues de travail d'avoir la joie de vous remettre cette médaille qui symbolise vos quarante années de labeur entre nos murs.

    Quarante années de bons et loyaux services dans notre entreprise. Une vie passée à teindre des kilomètres et des kilomètres de tissus. J'ai fait un compte : si pendant toutes ces années nous avions mis bout à bout chaque morceau de toile, nous aurions pu faire plusieurs fois le tour de la terre.

    Vous rendez vous compte de ce que cela représente ?

    Les ouvriers sont heureux de vous offrir en gage de leur amitié ce cadeau, en croyant qu’il vous fera plaisir….

    Venez, allons trinquer, boire un verre à votre honneur.

    Le verre de l’amitié et bonne retraite. Bravo Monsieur Sauvage.

    Ils avaient bu et mangé. Échangeant tour à tour leurs souvenirs sur le travail, sur la retraite qui commençait, et puis, chacun avait repris le chemin de sa maison.

     

    Un voile terne se levait, une vie nouvelle débutait pour Auguste. Odette, sa femme, l’attendait bras grands ouverts sur le perron de la villa. Elle entoura le cou de son mari, de son homme. Quarante ans de travail et de vie commune, un bail …  Il lui raconta par le menu sa dernière journée. Le paquet encore intact faisait comme une tâche grisâtre sur la nappe de la table du salon.

    Auguste se le va, tituba légèrement : c’était dur les jours de fête. Il fit sauter la ficelle, déplia le papier qui enveloppait le carton. Odette aperçut la première, la carte. C’était une de ces cartes marrantes, sur la quelle était dessiné un pêcheur assis au bord de l’eau ; ligne en mai, et le litre de rouge dépassant de la poche d’une veste élimée.

     

    Auguste sourit un peu en voyant la carte. Le rêve devenait réalité : farniente et soleil sous les cocotiers. Il fit sauter le papier, ouvrit la boîte. A l’intérieur, étendue sur une couche de polypropylène, reposait une caméra vidéo. Il l’a sortit avec prudence de son emballage, la fit pivoter entre ses doigts. C’était bien une vraie, une qui fait des images sur des films, des souvenirs en veux-tu en voilà. Au fond du carton il découvrit le bon de garantie et le mode d’emploi.

    Ses amis ne s’étaient pas moqués de lui. Auguste avait envie de crier sa joie. Enfin quelque chose dont il avait rêvé, un bine matériel qu’il pouvait tenir entre ses doigts, le faire tourner ; appuyer sur les boutons…

    Il découvrit , aussi, des cordons divers, un chargeur et une batterie neuve, plus une cassette qui contiendrait son premier film.

    Odette regardait bouche entrouverte, yeux écarquillés :

    - Sauras-tu la faire fonctionner ? demanda-t-elle méfiante.

    - Ne t’inquiète pas, et puis il y a le mode d’emploi. Tu vas voir ça va être super, comme ils disent aujourd’hui, vraiment super.

     

    Auguste alluma la lampe car le jour déclinait. la télévision fit entendre les nouvelles du jour écoulé :

    Un drame avait eu lieu dans une école. Un jeune garçon de 14 ans gisait sur le trottoir. Nicolas avait été abattu d’une balle tirée en plein cœur, et à bout portant par un de ses camarades qui voulait lui montrer le pistolet de son père, ancien gendarme. Le coup serait parti accidentellement. Auguste et Odette se regardaient silencieusement : pas un son, pas un geste. Il n’y avait rien à dire, juste peut-être condamner la société actuelle. Jean-Paul II, le pape, venait en visite dans notre pays, le lendemain. Des fillettes retrouvées mortes en Belgique, l’auteur : un pédophile. Mais il n’y avait rien à dire, pas un mot, pas un geste, juste peut-être condamner la société actuelle. Un Français était jugé à Lyon pour crime contre l’humanité. Monsieur Barbie avait fait déporter plus de 1500 Juifs pendant la Seconde Guerre Mondiale, dont 200 enfants. Les banques suisses révélaient qu’elles avaient dans leurs coffres les trésors de guerre amassés par les Nazis pendant cette même guerre ; trésors volés aux Juifs et autres déportés gazés et brûlés dans les crématoires. Mais pas un mot, pas un geste, c’est la société qu’il faut maudire. Un jeune garçon meurt. Une fillette est violée et assassinée, on vote le nouveau budget pour l’année 1987 à l’aurore du troisième millénaire. La société agit de la même façon qu’il y a 50, 100,ou 150 ans. Rien n’a changé. Où est notre révolution ?....

     - Éteins la télé Odette, ne la rallume jamais, juste pour passer nos films. je quitte le monde et je m’enferme dans la boîte à images. Viens, allons dormir, ils me font mal, si mal…

     

    Auguste se le va aux aurores. Le soleil pointait déjà, juste au-dessus de la cime des arbres. Un peu de rosée faisait des gouttes sur l’herbe et le chien gambadait agitant en tous sens sa queue en panache.

    Pendant qu’il prit son petit déjeuner, grand bol de café noir fumant et odorant, Auguste eut le temps de parcourir en détail le mode d’emploi de son nouveau jouet. La cassette fut mise dans l’appareil ainsi que la batterie. Il appuya sur le bouton du zoom, et l’objectif sortit de son logement. Il fit la manœuvre inverse. « Tout fonctionne à merveille » se dit-il, après avoir testé les différents aspects techniques du caméscope.

     

    Ensuite il eut l’idée de filmer comme premier sujet son chien. Il trouva cela superbe et de ce fait pointa l’appareil sur le Golden. Le chien, oreilles droites, le fixa étonné. Auguste riait de joie.

    De gros plans en plan d’ensemble, remuant la caméra en tous sens, pivotant sur lui-même, telles les ailes d’un moulin à vent. Il essaya tant de combinaisons que sa tête se mit à lui tourner.

    Brisant, le chien, fatigué de courir, s’étendit dans l’herbe, la truffe au ras de la pelouse.

     Son maître l'appela et ils rentrèrent. Le jeune retraité était impatient de voir sur l'écran sa première œuvre de fiction, il bancha les fil, alluma le récepteur, et mit la vidéo en marche

    - Odette, viens t'asseoir près de moi j'ai filmé Brisant, notre chien. Les couleurs sont magnifiques, vraiment un joli cadeau, dit-il à l'adresse de sa femme.

    Elle arriva, essoufflée par sa course. Elle embrassa Auguste sur le front et vint s'asseoir près de lui.

    - Oh oui, elle rend vraiment bien les couleurs. Je vois la haie et un morceau de la maison, mais je n'aperçois pas le chien ?

    - Attends, je n'ai pas encore bien l'habitude, ça va venir. Regarde c'est beau et net.

    Le film se déroulait, un peu chaotique dû à l'inexpérience du caméraman.

    Auguste se trémoussait sur son fauteuil, sur l'écran on voyait la pelouse, la maison, mais toujours pas de chien. On entendait le piaillement des oiseaux, le bruit pétaradant des motos et des voitures qui passaient tout près, mais pas d'aboiements.

    Les minutes passaient longues à présent, l'écran restait toujours vide de tout animal. Auguste se le va d'un bond, rouge de colère et d'angoisse.

    - Je ne comprends pas, j'ai bien pointé l’œil de la caméra sur Brisant. Je suis sûr, et pourtant on ne le voit pas. Pourquoi ?

    - Ce n'est rien, tu as dû te tromper. Normal, pour une première fois. Ne t’inquiète pas. La prochaine fois ce sera parfait. Mais Brisant n'est pas rentré avec toi ?!

     Vous pouvez écouter, aussi, cette nouvelle sur youtube en cliquant sur le lien suivant : Vidéo rapt